Hier, j'ai
perdu ce qu'il restait de ma sagesse…
Une bonne moitié était déjà partie, il y a bien longtemps, alors que
mon navire abordait les flots sous Madagascar, et que je me retrouvais
à la merci des mains inexpertes d'un aspirant dentiste planqué là pour
des raisons obscures. La sagesse du bas étant la pire, il avait fallu
l'arracher en premier, elle qui croyait encore à la Terre et aux
origines, au sang et au poids des mots – et elle fut donc extraite dans
un double mouvement de roulis et de tangage, sur fond de mal de mère.
À présent, deux trous béants supplémentaires narguent ma bouche,
avalant mes mots, censurant ma pensée – non, tu ne seras plus jamais
sage, c'est fini, tu peux parler autant que tu veux, tu ne diras plus
jamais rien, plus rien d'intéressant, ma vieille - car tu es vieille,
en plus !
La sagesse du haut s'en est allée sans un murmure, elle qui ne jurait
que par les cimes et les sévères hivernages, elle s'est enfuie de mon
corps – ce lieu repoussoir, mou de n'avoir plus à combattre, et qui
préfère désormais aux chutes libres les chutes tout court et toutes
courtes – chute d'une phrase, trébuchement japonais, cahot d'Haïku.