NAISSANCES

Bienvenue

Ca : tout rouge, hurlant, visqueux mais chaud, pas désagréable en fait, c’est ça qui me surprend, qui se colle à moi - pas d’envie particulière de téton, juste des hurlements ininterrompus, et une sage-femme qui l’essuie en le plaquant contre moi : j’ai presque peur qu’elle l’écrase, tellement elle appuie fort.

Bien-être

Tes petites narines frémissantes, lorsqu’abandonnée à la succion, tu jouis de tes mâchoires tremblotantes. Tu soupires allongée de tout ton être, les bras relâchés et les jambes en léger tailleur comme ces vacancières bronzant leur maillot sous le soleil de l’été.

Philosophie de l'éveil

Au-dessus de toi, absurde et grotesque , un jouet à grelots aux couleurs criardes gît incompris. Que le parent qui n’a jamais cru bon “éveiller” son bambin en lui suspendant ce genre de bizarreries à portée de menotte me jette la première sucette.
Eveiller. Dans quel monde te situes-tu pour que l’on veuille t’en soustraire - comme si notre monde était le bon. Comme si nos abstractions - langage, calculs, lois et théories - valaient mieux qu’une lampée de téton.

Tendresse

Silence d’un ventilateur
Toi, gisante, à demi retournée, les bras implorant ton lapin
Suçotant ta tétine
Le nez sous une oreille rose
Ange vénitien

Pic-vert

Toi et ton petit cul de négresse
Tu le tends vers l’arrière en attendant qu’on te flatte, petit animal en quête de tendresse
Il faut t’occuper
Mon regard se détourne, capté par quelque onde télévisuelle, alors tu gémis
La seconde suivante surgit ton cri
Moteur enrayé qui capote, puis s’enclenche et prend de l’assurance
Tu pleures, tu ne sais déjà plus pourquoi, et cela semble t’énerver encore plus
Tes yeux perdus dans le vague, accrochés à leur désespoir
Ta peau cramoisie
Toute l’angoisse du monde semble s’être condensée dans tes poumons, giclant par vagues de plus en plus puissantes
Jusqu’à ce que je te prenne. Deux bras, et c'est le bonheur qui te saisit
Ton regard hagard
Tes petits coins d’yeux humides
Tu sembles émerger d’un cauchemar dont tu ne parviens plus à te souvenir
Ta tête retombe telle celle d’un pic-vert en quête de sa pitance
Ton arbre c’est moi, moi-tétons.

Little brother

Ta tête de douce demeurée avec ces yeux encore mal fixés sur ta caboche qui branle.
On en aurait presque honte, de ces défauts de fabrication à la sortie de l’usine maternelle.
Faudrait renvoyer l’ingénieur responsable.
Et puis, tout d’un coup, un regard qui perce, ta bouche qui se ferme - sueurs froides perlant sur mon front - Little brother is watching me - le fantôme est réellement dans la machine.

Vengeance

Petit Mao tu éructes tes areus comme autant d’ordres obscurs - ta volubilité détonne dans l’air printanier, oisillon qui cherche sans cesse ses ailes tu bats dans le vide tes bras incapables, refermant tes poings sur des semblants de mots ; tes phrases sont du mandarin pour mes oreilles inaptes à les décoder : je t’exaspère visiblement.
Et moi qui te place dans cette aire de jeux bariolée où tout grelotte et couine, crisse sous les doigts, reflète les regards... tu shootes dans un ver arc-en-ciel  -ping- tu redresses un bras -cling- enfer du trop plein, tes yeux ne savent plus où donner de la tête et tes oreilles gémissent - hurlante tu réclames que l’on te sorte de là au plus vite, je m’exécute non sans une dernière vengeance occulte : couic,  la petite souris...

Philosophie

Naître ou ne pas naître, nous a-t-on jamais posé la question ? N’être ou être, question de philosophie ou de convictions ne se résolvant que par l’action. Si tant est que l’on comprenne la question. Ce n’est visiblement pas ton cas, pauvre puce condamnée à vouloir survivre sans comprendre pourquoi. Tu hurles pour tenter de préserver quelque chose dont peut-être plus tard tu voudras te débarrasser.
A moins que malgré tes efforts et les nôtres tu ne survives pas jusque là...
Phobie terrible - mort subite du nourrisson - serpent minute se faufilant dans mes nuits...
Lucidité horrible : cette chair de ma chair peut périr à tout moment.
Les réponses dans ton sourire le matin quand tu me fixes de tes yeux ronds.

Angoisse

Poussin à l’abandon dans un lit trop grand - pièce reculée d’une demeure inconnue aux labyrinthes profonds.
Sa mère loin, si loin.
Pleurs de sieste.

Pompe

Tu me pompes, tu ne me lâches plus, vampire de lait aux dents en latence qui me jettes des regards en coin comme pour mieux s’assurer de sa prise - tu me presses les seins comme des oranges, les coussinets en appui sur ma chair tendre, lui donnant des claques, la griffouillant de tes ongles acérés, oui, toi mon ange en composition qui me testes et m’avales goulûment, aspirant de tout ton petit palais cette substance laiteuse qui me résume pour l’instant à tes yeux donc aux miens.
Ma révolte exacerbe encore ta gloutonnerie.

Pouponnerie

Toi petite frimousse d’amour
Bisous baveux
Nez happé
Petites lèvres pouponnes
Cri d’extase

Scatophilie

D’un coup, ton petit corps se contracte : par un effort insensé, tu lâches un pet.
Tes bavouillements m’attendrissent, je me retiens de te lècher tes joues confites de lait.
Ton caca a pour moi une petite odeur de caramel.

Adoration

Mon ange a la mâchoire qui tremble
Les yeux clos, elle tête
Forcenée
Soudain un frisson la parcourt
Ses petits poings attrapent une mouche imaginaire
Deux yeux perlent
Puis, ronds, se fixent
Adorateurs fervents de mon sein

Scène

Tes yeux lorsqu’après avoir hurlé tu me vois approcher de ton lit. La supplication muette puis le dégoût qui s’y lisent. Encore un peu dodo. A en croire ta grimace, ta sucette a l’amertume d’une potion. On te l’administre avec la cruauté de fonctionnaires qui n’en ont rien à battre.
Pourtant, à de rares exceptions près, tu finis par te rendormir. Et ce sommeil est si soudain qu’il semble te prendre par surprise. Même pas le temps d’une dernière grimace - tu t’assoupis avec le sourire pensif d’un Bouddha réincarné en joconde.

Tasmanie

Hurlements vespéraux. Un petit diable de Tasmanie a pris tanière dans notre home sweet home. Il râle et vocifère dans son lit a barreaux - cage plus symbolique qu’effective : tu ne réussis de toute façon pas à bouger de plus d’une dizaine de centimètres malgré toute la hargne de tes deux petites jambes qui gigotent... mais tant pis tu tentes déjà de marcher, réclamant de tes deux servants qu’ils te tiennent à bout de bras, mimant alors quelques pas gauches d’un air tout fier. Alors que seule tu ne parviens même pas encore à ramper.

Vocalises

Vocalises du matin
Tu essaies toutes les gammes possibles
Chinoise, indienne, japonaise ?
Tes paroles comme un chant de Nô
Entre le roucoulement d’une palombe et les maoûlements d’un chaton
Avec parfois, entrecoupés d’areus,
De petits cris d’enfant d’homme