Достоевский - Dostoïevski
1 - Introduction
Dostoïevski, c'est mon maître.
Je détaillerai ici uniquement les Carnets du Sous-sol, puisque c'est la première chose marquante que j'aie lue de lui - et puisque l'Idiot et les Frères Karamazov sont des œuvres trop complètes et trop denses pour qu'on puisse en parler honnêtement en quelques lignes.
Je possède deux traductions suffisamment différentes des Carnets pour qu'il soit intéressant d'en faire la comparaison - car lorsqu'on lit un auteur étranger en langue française, il faut toujours rester conscient du fait qu'on n'en lit qu'une traduction, que l'œuvre originale restera toujours en partie inaccessible - et qu'il faut se garder de juger trop rapidement du style, qui est tout de même en grande partie celui du traducteur...
Voici donc, après quelques généralités biographiques, un certain nombre d'extraits qui font partie de mes favoris, tout en résumant à mon avis assez bien la première partie des Carnets - celle, donc, qui s'intitule le sous-sol.
2 - Éléments biographiques
30 octobre 1821 : naissance à Moscou.
1846 [24 ans] : Son premier roman, Les Pauvres Gens reçoit un accueil enthousiaste (verdict élogieux de Belinski). Dostoïevski participe peu à peu à des cercles "activistes" (où ses écrits ont reçu un accueil enthousiaste...).
23 avril 1849 : arrestation puis incarcération.
16 novembre 1849 : Dostoïevski est condamné à mort.
22 décembre 1849 [28 ans] : il est grâcié littéralement à la dernière minute.
24 décembre 1849 vers minuit : départ pour le bagne.
Février 1854 [32 ans] : sortie du bagne.
Mars 1864 [42 ans] : première partie des Carnets du Sous-sol. Auparavant, Dostoïevski a publié Humiliés et offensés (1861) et Souvenirs de la maison des morts (1862). Ses écrits reçoivent des avis beaucoup plus mitigés qu'auparavant.
En avril 1864, sa (première) femme meurt. En juillet, son frère Michel meurt.
Entre 1866 et 1880 : publication de tous ses "grands" romans : de Crime et Châtiment (1866) aux Frères Karamazov (1880) en passant par L'Idiot (1868) et Les Démons (1871).
27 janvier 1881 [59 ans] : mort par hémorragie.
31 janvier 1881 : obsèques solennelles, foule immense.
Note complémentaire :
Dostoïevski a souffert de crises d'épilepsie toute sa vie (première crise en 1828).
Son Idiot (sorte de Christ tel que Dostoïevski se le représentait) souffre lui aussi d'épilepsie ; paradoxalement, dans les Frères Karamazov, c'est Smerdiakov (petite figure du diable, ou plutôt démon humain qui sert de catalyseur aux autres personnages du roman - et dont je suis persuadée que Kashiwagi, un des personnages du Pavillon d'Or de Mishima, a été fortement inspiré) qui souffre de crises d'épilepsie...
Ainsi, Dostoïevski oscille-t-il toujours entre Dieu et Diable, même s'il se divise en trois dans les Frères Karamazov (Aliocha = un avatar plus "humain" et torturé que l'Idiot ; Ivan = un intellectuel athée symbole de la "nouvelle génération" et qui se retrouve aux prises avec son double/diable ; et Dimitri = un passionné-débauché qui finira au bagne...)
Conseils de lecture pour ceux qui n'ont jamais rien lu de Dostoïevski :
Mieux vaut commencer : si on aime le genre "torturé", par les Carnets du Sous-sol ; pour les amateurs de roman policier, l'œuvre la plus abordable est sans doute Crime et Châtiment ; sinon, l'Idiot est également un très bon début - surtout si l'on voit le film de Kurosawa (Hakuchi) en complément.
Les Démons (les Possédés) sont beaucoup moins faciles d'accès. Le problème, chez Dostoïevski, ce sont les noms russes : beaucoup de personnages, il faut lire un certain nombre de pages avant de vraiment rentrer dans le roman (mais quand on y est, en général, on n'en sort plus !)
Les Frères Karamazov sont, pour moi, le chef-d'œuvre ultime, mais il faut avoir lu au moins l'Idiot avant, pour en apprécier toute la saveur.
L'auteur est toujours extrêmement présent dans ses livres, se scindant en plusieurs personnages (trois pour les Frères Karamazov ; deux : Rogogine et le Prince Mychkine dans l'Idiot, sans compter les personnages secondaires qui reprennent souvent des thèmes développés dans les Carnets du Sous-sol - et son narrateur)
Ensuite, je conseillerais la lecture :
- du Terrier, de Franz Kafka - ou une autre vision du souterrain...
- du Pavillon d'Or de Mishima, qui pour moi reprend en particulier assez fortement le personnage de Smerdiakov (Kashiwagi)...
- de l'œuvre de Haruki Murakami, en particulier la Course au Mouton Sauvage et Danse, Danse, Danse où l'on croise le chemin du Rat (dont les deux premiers tomes de la trilogie n'ont malheureusement pas été traduits en français)
A propos de l'expérience vécue par Dostoïevski lors de sa condamnation à mort puis son simulacre d'exécution : dans chacun de ses grands romans, on trouve une référence à cette expérience pour le moins traumatisante...
(l'un des faux condamnés à mort deviendra fou... et l'annonce de leur grâce a été faite au dernier moment par un général bègue !)
Exemples dans :
L'Idiot [traduction André Markowicz] :
Mais la douleur la plus forte, la plus grave, peut-être, elle n'est pas dans les plaies, elle est dans ce qu'on sait à coup sûr que là, dans une heure, et puis dans dix minutes, et puis dans une demi-minute, et puis maintenant, là, à l'instant, l'âme va jaillir du corps, et qu'on ne sera plus jamais un homme - et que tout ça, c'est à coup sûr ; le pire, c'est ça - à coup sûr. [...] Tuer pour un meurtre, c'est un châtiment qui est bien pire que le meurtre lui-même.[...] là, il y a un verdict, et il est sûr qu'on ne peut pas lui échapper, et c'est bien là qu'est le supplice le plus monstrueux, il n'y a rien de plus fort au monde que ce supplice.[...] Peut-être existe-t-il quelqu'un à qui on a lu un verdict pareil, qu'on a laissé souffrir un certain temps, après quoi on lui a dit : "Va-t'en, on te fait grâce." Voilà l'homme, peut-être, qui pourrait raconter. Ce supplice-là, et cette horreur, c'est aussi le Christ qui en a parlé. Non, on n'a pas le droit de traiter un homme de cette façon.
Les Frères Karamazov [traduction Elisabeth Guertik] :
Il me semble qu'au début du trajet le condamné, dans sa charrette d'infamie, doit précisément sentir qu'il a encore une vie infinie devant lui. Mais voici cependant que les maisons défilent, la charrette ignominieuse avance toujours, oh ! ce n'est rien, jusqu'au tournant de l'autre rue il y a encore si loin, et il regarde encore d'un air alerte à droite et à gauche, et ces milliers de curieux impassibles dont le regard est rivé à lui, et il lui semble toujours être un homme comme eux. Mais voici déjà qu'on tourne dans l'autre rue, oh ce n'est rien, rien, il reste encore toute une rue. Et quel que soit le nombre de maisons qu'il laisse derrière lui, il pense toujours : "il reste encore beaucoup de maisons". Et ainsi jusqu'au bout, jusqu'à la place même.
Remarque : 12 ans séparent ces deux textes. Le deuxième se situe à la toute fin des Frères Karamazov ; sans doute Dostoïevski l'a-t-il écrit à peine quelques mois avant sa mort...
3 - A propos des Carnets du Sous-sol :
Introduction
Je parle (sauf dernier extrait) de la première partie du livre - la seconde, A propos de neige fondue (Sur la neige mouillée) étant selon moi beaucoup moins percutante (sorte de démonstration par l'exemple, un peu forcée et larmoyante).
En ce qui concerne les traductions : elles diffèrent grandement sur le style, et parfois même sur des points encore plus importants (sens de certains mots). Je ne dis pas que la traduction de Markowicz soit toujours celle que je préfère : elle est en général plus proche de l'original - mais pas à tous les coups.
Si ce qui suit pouvait ne serait-ce que convaincre le visiteur de porter une attention accrue au choix du traducteur lorsqu'il se lance dans la lecture d'une œuvre étrangère (les romans de Dostoïevski en particulier), mon but serait atteint !
Morceaux choisis - Et difficultés inhérentes à toute traduction...
A propos de souris (souriceau)
[...]то этот ретортный человек до того иногда пасует перед своим антитезом, что сам себя, со всем своим усиленным сознанием, добросовестно считает за мышь, а не за человека.[...] к одному вопросу подвела столько неразрешенных вопросов, что поневоле кругом нее набирается какая-то роковая бурда, какая-то вонючая грязь, состоящая из ее сомнений, волнений и, наконец, из плевков, сыплющихся на нее от непосрелственных деятелей, престоящих торжественно кругом в виде судей и диктаторов хохочущих над нею во всю здоровую глотку. Разумеется, ей остается марнуть на всё своей лапкой и с улыбкой напускного презренья, которому и сама она не верит, постыдно проскользнуть в свою щелочку. Там, в своем мерзком, вонючем подполье, наша обиженная, прибитая и осмеянная мышь немедленно погружается в холодную, ядовитую и, главное, вековечную злость.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
[...] il se trouve que cet homme alambiqué s'efface parfois à tel point devant son antithèse et lui cède, que, malgré tout le raffinement de sa conscience, il en arrive lui-même à ne plus se considérer que comme un souriceau. [...] à la première question il en a adjoint tant d'autres, complètement insolubles, que, quoi qu'il fasse, il se crée autour de lui un gâchis fatal, un gâchis puant, une mare de boue, formée de ses hésitations, de ses soupçons, de son agitation, de tous les crachats que font pleuvoir sur lui les hommes d'action qui l'entourent, le jugent, le conseillent et en rient à gorge déployée. Il ne lui reste alors plus rien d'autre à faire, évidemment, qu'à tout abandonner en jouant le mépris, et à disparaître honteusement dans son trou. Et là, dans un sale et puant sous-sol, notre souriceau, insulté, battu et raillé, lentement se plonge dans sa rage froide, empoisonnée et, surtout, inépuisable.
Traduction de André Markowicz (1992) :
[...] il arrive à cet homme de la cornue de s'aplatir si fort devant son antithèse qu'il se ressent lui-même, le plus sincèrement du monde, avec toute sa conscience accrue, comme une souris, et non plus comme un homme. [...]à une seule question, elle a ajouté tant d'autres questions sans réponse que c'est à son corps défendant qu'elle a vu s'amasser autour d'elle une sorte de fange mortifère, un genre de boue malodorante que viennent composer ses doutes, ses inquiétudes et, pour finir, les crachats que lui envoient les hommes d'action spontanés qui, l'entourant gravement comme ses tyrans ou ses juges, la couvrent, riant à gorge déployée, de ridicule. Bien sûr, il ne lui reste plus qu'à faire un petit geste d'impuissance avec sa patte, à s'affubler d'un sourire méprisant auquel elle ne croit pas elle-même et à filer la queue basse jusqu'à son trou. Là, au fond de son sous-sol puant, abject, notre souris humiliée, enfoncée, couverte de ridicule, se plonge immédiatement dans une rage froide et vénéneuse, une rage - voilà le point ! - perpétuelle.
Remarque : certes, on peut discuter longuement sur le choix d'une langue plus ou moins châtiée ou conforme aux usages français, mais quand on traduit немедленно (dernière phrase), il faut dire "immédiatement" (aussitôt) et non "lentement" !!!
D'autre part, pourquoi choisir "souriceau", alors que dans la version russe, мышь est un nom féminin, comme souris ?
Parfois, les voies de la traduction sont bien impénétrables...
Qu'est-ce que la fonction d'un homme intelligent...
О, господа, ведь я, может, потому только и считаю себя за умного человека, что всю жизнь ничего не мог ни начать, ни окончить.[...]Ну что же делать, если прямое и единственное назначение всякого умного человека есть болтовня, то есть умышленное пересыпанье из пустого в порожнее.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Ah! messieurs ! il se peut que je me considère comme extrêmement intelligent pour la seule raison que de toute ma vie je n'ai jamais rien pu commencer, ni finir.[...] Mais que faire, messieurs, si la destinée unique de tout homme intelligent est de bavarder, c'est-à-dire de verser de l'eau dans un tamis !
Traduction de André Markowicz (1992) :
Ah, messieurs, mais il est bien possible que la seule raison pour laquelle je me prenne pour un homme intelligent, c'est que, de toute ma vie, je n'ai jamais rien pu ni commencer ni achever.[...] Mais qu'est-ce que je peux faire quand la fonction unique et évidente de tout homme intelligent reste le bavardage, c'est-à-dire d'agiter les bras pour faire du vent ?
Petites remarques personnelles sur le dernier bout de phrase : то есть умышленное пересыпанье из пустого в порожнее.
Littéralement :
то есть = c'est-à-dire
умышленное = prémédité
пересыпанье из пустого в порожнее : l'expression usuelle est : переливать
из пустого в порожнее = littéralement, transvaser du vide au vide.
Ici, on n'a pas un verbe, mais un nom, et c'est le nom tiré du verbe
пересыпать (et non переливать), que je ne trouve pas dans mes deux dictionnaires de russe, mais issu du verbe сыпать = verser, répandre (autre chose que du liquide, ex : sel dans la soupe), avec пере qui joue à peu près le rôle du trans- français.
Donc, en gros, Dostoïevski dit : "c'est-à-dire, transvaser (transverser) du vide dans du rien" (порожнее , c'est "vide" sous une forme plus familière), ou encore : "c'est-à-dire, transvaser (transverser) du néant dans du vide"
Mais bon, il s'agit surtout d'une récupération d'expression populaire, d'où les deux versions "c'est-à-dire d'agiter les bras pour faire du vent" ou "c'est-à-dire de verser de l'eau dans un tamis"...
La civilisation adoucit-elle les mœurs ?
И что такое смягчает в нас цивилизация ? Цивилизация выработывает в человеке только многосторонность ощущений и... решительно ничего больше. А
через развитие этой многосторонности человек еще, пожалуй, дойдет до того, что отыщет вкрови наслаждение.[...] Прежде он видел в кровопролитии справедливость и с покойною совестью истреблял кого следовало ; теперь же мы хоть и считаем кровопролитие гадостью, а все-таки этой гадостью занимаемся, да еще больше, чем прежде.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Qu'adoucit donc en nous la civilisation ? La civilisation ne fait que développer en nous la diversité des sensations... pas autre chose. Et grâce au développement de cette diversité, il se peut fort que l'homme finisse par découvrir une certaine volupté dans le sang.[...] Dans le temps, l'homme considérait qu'il avait le droit de répandre le sang et c'est la conscience bien tranquille qu'il détruisait qui bon lui semblait. Aujourd'hui tout en considérant l'effusion de sang comme une mauvaise action, nous tuons quand même, et plus souvent encore qu'auparavant.
Traduction de André Markowicz (1992) :
Qu'est-ce donc qu'elle adoucit en nous, la civilisation ? Tout ce que fait la civilisation, c'est qu'elle amène à une plus grande complexité de sensations... absolument rien d'autre. Je parie même que, cette complexité se développant, elle peut aller jusqu'au point où elle nous fera découvrir des plaisirs jusque dans le sang.[...] Avant, les hommes voyaient dans le meurtre un acte de justice, ils étripaient donc qui ils devaient sans remords de conscience ; maintenant, nous avons beau savoir que le meurtre est une saloperie, nous la pratiquons de plus belle, cette saloperie, et encore plus qu'avant.
Il me semble que dans ce petit passage (fort intéressant du reste), les différences dans la traduction sont frappantes, non ?
L'homme versus les touches de piano...
Именно свои фантастические мечты, свою пошлейшую глупость пожелает удержать за собой единственно для того, чтоб самому себе подтвердить (точно это так уж очень необходимо), что люди всё еще люди, а не фортепьянные клавиши, на которых хоть и играют сами законы природы собственноручно, но грозят до того доиграться, что уж мимо календаря и захотеть ничего нельзя будет. Да ведь мало того : даже в том случае, если он действительно бы оказался фортепьянной клавишей, если б это доказать ему даже естественными науками и математически, так и тут не образумится, а нарочно напротив что-нибудь сделает, единственно из одной неблагодарности ; собственно чтоб настоять на своем. А в том случае, если средств у него не окажется, - выдумает разрушение и хаос, выдумает разные страдания и настоит-таки на своем ! Проклятие пустит по свету, а так как проклинать может только один человек (это уж его привилегия, главнейшим образом отличающая его от других животных), так ведь он, пожалуй, одним проклятием достигнет своего, то есть действительно убедится, что он человек, а не фортепьянная клавиша ! Если вы скажете, что и это всё можно рассчитать по табличке, и хаос, и мрак, и проклятие, так уж одна возможность предварительного расчета всё остановит и рассудок возьмет свое, - так человек нарочно сумасшедшим на этот случай сделается, чтоб не иметь рассудка и настоять на своем !
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Ce sont précisément ses rêves les plus fantastiques, c'est sa bêtise la plus plate qu'il prétendra garder, uniquement pour se prouver à lui-même (comme si cela était vraiment nécessaire) que les hommes sont des hommes et non des touches de piano, sur lesquelles daignent jouer, il est vrai, les lois de la nature, qui jouent d'ailleurs avec un tel brio qu'il ne sera bientôt plus possible de vouloir quoi que ce soit sans se référer aux calendriers. Et puis, si même il se trouvait que l'homme n'est réellement qu'une touche de piano, si même on parvenait à le lui démontrer mathématiquement, même en ce cas il ne s'assagirait pas et commettrait quelque incongruité, rien que pour bien marquer son ingratitude, et persévérer dans son caprice. Et au cas où les autres moyens lui manqueraient, il se plongerait dans la destruction, dans le chaos ; il déchaînerait je ne sais quels maux, mais n'en ferait finalement qu'à sa tête. Il lancera sa malédiction sur le monde, et comme il n'est donné qu'à l'homme de maudire (ceci est bien son privilège,qui le distingue tout particulièrement des autres animaux), il parviendra ainsi à ses fins, c'est-à-dire à se convaincre qu'il est un homme et non pas un écrou... Si vous me dites que le chaos, les ténèbres, les malédictions, que tout cela peut être aussi calculé à l'avance, si bien que la seule possibilité de ce calcul paralysera l'élan de l'homme et que la raison triomphera donc une fois de plus, alors je vous avouerai que l'homme n'aura plus qu'un moyen d'en faire à sa tête, c'est de perdre la raison et de devenir complètement fou.
Traduction de André Markowicz (1992) :
Oui, ce sont bien ses rêves fantastiques, c'est sa bêtise la plus crasse que l'homme voudra se conserver dans le seul but de se confirmer à lui-même (comme si cela était vraiment tellement indispensable) que les hommes sont encore des hommes, et pas des touches de piano, sur lesquelles jouent peut-être les propres mains des lois de la nature mais qui menacent, ces mains, de jouer au point qu'il sera interdit de vouloir hors des limites de l'almanach. Et, bien plus encore : même au cas où il serait vraiment une touche de piano, même si c'est là une chose qu'on lui démontre par les sciences naturelles et la mathématique, même là, il ne se rendra pas à cette raison, il fera sciemment quelque chose contre, par pure ingratitude ; en fait, rien que pour s'obstiner. Et, s'il n'a plus de moyens, il inventera la destruction et le chaos, il inventera toutes sortes de souffrances, et il la soutiendra, sa position ! Il lancera au monde sa malédiction, et, comme il n'y a que l'homme qui puisse maudire (ça, c'est son privilège, ce qui le distingue de plus fondamentalement des autres animaux), je gage qu'il atteindra son but avec sa seule malédiction, qu'il arrivera donc à se convaincre vraiment qu'il est un homme et pas une touche de piano ! Si vous me dites que même cela, on peut le calculer sur des tablettes, même le chaos, la nuit et la malédiction, que c'est la seule possibilité du calcul préalable qui arrêtera tout et que la raison reprendra le dessus, alors, l'homme fera exprès de devenir fou, pour perdre cette raison et s'obstiner dans son idée !
L'homme versus les fourmis... et deux fois deux quatre.
Человек любит созидать и дороги прокладывать, это беспорно. Но отчего же он до страсти любит тоже разрушение и хаос ? Вот это скажите-ка ! Но об этом мне самому хочется заявить два слова особо. Не потому-ли, может быть, он так любит разрушение и хаос (ведь это бесспорно, что он иногда очень любит, это уж так), что сам инстинктивно боится достигнуть цели и довершить созидаемое здание ? Почем вы знаете, может быть, он здание-то любит только издали, а отнюдь не вблизи ; может быть, он только любит созидать его, а не жить в нем, предоставляя его потом aux animaux domestiques, как-то муравьям, баранам и проч., и проч. Все муравьи совершенно другого вкуса. У них есть одно удивительное здание в этом же роде, навеки нерушимое, - муравейник. С муравейника достопочтенные муравьи начали, муравейником, наверно, и кончат, что приносит большую честь их постоянству и положительности. Но, человек существо легкомысленное и неблаговидное и, может быть, подобно шахматному игроку, любит только один процесс достижения цели, а не самую цель. И, кто знает (поручиться нельзя), может быть, что и вся-то цель на земле, к которой человечество стремится, только и заключается в одной этой беспрерывности процесса достижения, иначе сказать - в самой жизни, а не собственно в цели, которая, разумеется, должна быть не иное что, как дважды два четыре, то есть формула, а ведь дважды два четыре есть уже не жизнь, господа, а начало смерти.[...] Но дважды два четыре - все таки вешь пренесносная. Дважды два четыре - ведь это, по моему мнению, только нахальство-с. Дважды два четыре смотрит фертом, стоит поперек вашей дороги руки в боки и плюется. Я согласен, что дважды два четыре - превосходная вешь ; но если уже всё хвалить, то и дважды два пять - премилая иногда вещица.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Il est indiscutable que l'homme aime beaucoup construire et tracer des routes ; mais comment se fait-il donc qu'il aime aussi passionnément la destruction et le chaos ? Dites-moi cela ? Mais je voudrais vous dire moi-même quelques mots à ce sujet. Ne se peut-il pas qu'il aime tant la destruction et le chaos (il les aime parfois ; ceci est indiscutable), parce qu'il a instinctivement peur d'atteindre le but et de terminer l'édifice qu'il construit ? Qu'en savez-vous ? Il n'aime peut-être cet édifice que de loin, et non de près. Cela lui plaît, peut-être, de le construire, mais non d'y vivre, et il est prêt, peut-être, à l'abandonner aux animaux domestiques : aux fourmis, aux moutons, etc. Les fourmis, elles, ont d'autres goûts ; elles possèdent dans ce genre un édifice vraiment extraordinaire, bâti pour les siècles, la fourmilière. c'est par une fourmilière qu'ont débuté les dignes fourmis, et il est probable que tel sera aussi le terme de leur carrière, ce qui fait honneur à leur constance et à leur sens pratique. Mais l'homme est un être versatile, et il se peut que, semblable au joueur d'échecs, il n'aime que l'action même et non le but à atteindre. Et, qui sait ? (on ne peut s'en porter garant) il se peut que le seul but vers lequel tende l'humanité ne consiste que dans cet effort, dans cette action ; autrement dit : la vie n'aurait pas de but extérieur, lequel ne peut évidemment être que ce "deux fois deux : quatre", c'est-à-dire une formule. Or, deux fois deux : quatre, messieurs, est un principe de mort et non un principe de vie.[...] Mais, quoi qu'il en soit, "deux fois deux : quatre" est une chose bien insupportable. "Deux fois deux : quatre", à mon avis, respire l'impudence. "Deux fois deux : quatre" nous dévisage insolemment. Les poings sur les hanches, il se plante en travers de notre route et nous crache au visage. J'admets que "deux fois deux : quatre" est une chose excellente, mais s'il faut tout approuver, je vous dirai que "deux fois deux : cinq" est aussi parfois une petite chose bien charmante.
Traduction de André Markowicz (1992) :
Les hommes aiment bâtir et se tracer des chemins, d'accord. Mais pourquoi aiment-ils aussi passionnément la destruction et le chaos ? Ça, dites-le moi un peu. J'ai envie de déclarer deux mots moi-même à ce sujet. N'est-ce pas, peut-être que s'ils aiment tant la destruction et le chaos (et il est indéniable qu'il leur arrive d'aimer ça très fort, la chose est là), c'est qu'ils craignent eux-mêmes instinctivement d'atteindre leur but et d'achever le bâtiment qu'ils sont en train de construire ? Qu'en savez-vous, peut-être, leur bâtiment, ils l'aiment seulement de loin, mais pas du tout de près ; peut-être que ce qu'ils aiment, c'est seulement le bâtir, mais pas vivre dedans, mais le laisser après aux animaux domestiques, du genre des fourmis, des moutons, etc. les fourmis, elles, elles semblent d'un avis contraire. Elles possèdent un bâtiment stupéfiant du même genre, indestructible à tout jamais - la fourmilière.
Mesdames les fourmis ont commencé avec la fourmilière, elles finiront sans doute avec la fourmilière, ce qui fait honneur à leur constance et à leur caractère positif. Mais les hommes sont des créatures frivoles et pas jolies-jolies,et, comme le joueur d'échecs, peut-être, ils n'aiment que le processus qui mène au but, et non le but en tant que tel. Et, qui sait (on n'en jurerait pas), peut-être tout notre but en ce monde, ce but vers quoi l'humanité tend tellement, ne tient-il justement que dans le caractère continuel du processus de sa conquête, en d'autres mots - que dans la vie elle-même et non à proprement parler dans le but, lequel, cela est évident, ne doit être rien d'autre qu'un deux et deux font quatre, c'est-à-dire une formule, car deux et deux font quatre, ce n'est déjà plus la vie, messieurs, mais le début de la mort.[...] Mais deux et deux font quatre reste quand même résolument insupportable. Deux et deux font quatre, mais c'est, à mon avis, si je puis me permettre, un sarcasme pur et simple. Deux et deux se pavane comme un coq, se dresse au milieu de votre route, les mains sur les hanches, et reste là à vous cracher dessus. Je vous accorde que deux et deux est une chose excellente ; mais tant qu'à tout louer, c'est deux et deux font cinq qui peut être un engin combien plus adorable.
Le Palais de Cristal versus le poulailler...
Вы верите в хрустальное здание, навеки нерушимое, то есть в такое, которому нельзя будет ни языка украдкой выставить, ни кукиша в кармане показать. Ну, а я, может быть, потому-то и боюсь этого здания, что оно хрустальное и навеки нерушимое и что нельзя будет даже и украдкой языка ему выставить.
Вот видите ли : если вместо дворца будет курятник и пойдет дождь, я, может быть, и влезу в курятник, чтоб не замочиться, но все-таки курятника не приму за дворец из благодарности, что он меня от дождия сохранил. Вы смеетесь, вы даже говорите, что вэтом случае курятник и хороми - всё равно. Да, отвечаю я, - если б надо было жить только для того, чтоб не замочиться.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Vous croyez au palais de cristal, indestructible pour l'éternité, auquel on ne pourra tirer la langue, ni montrer le poing en tapinois. Eh bien, moi, si je me méfie de ce palais de cristal, c'est peut-être justement parce qu'il est en cristal et indestructible et parce qu'on ne pourra pas lui tirer la langue, même en tapinois.
Voyez-vous : si au lieu d'un palais de cristal je n'ai qu'un poulailler, et s'il pleut, je me glisserai, peut-être, dans le poulailler, pour éviter la pluie, mais, tout en lui étant très reconnaissant de m'avoir préservé, je ne prendrai pas mon poulailler pour un palais. Vous riez, vous me dites qu'en un cas pareil palais et poulailler se valent. Oui, vous répondrai-je, si l'on ne vivait que pour ne pas être mouillé.
Traduction de André Markowicz (1992) :
Vous avez foi en un palais de cristal à jamais indestructible, c'est-à-dire quelque chose à quoi on ne pourra pas tirer la langue en douce ni dire mentalement "merde". Et moi, peut-être, c'est pour cela que j'en ai peur, de cette construction, parce qu'elle est en cristal et à jamais indestructible, et qu'on ne peut même pas, en douce, lui tirer la langue.
Parce que vous comprenez : si vous installiez un poulailler à la place du palais, au cas où il se mettrait à pleuvoir, je me glisserais même dans le poulailler pour ne pas être trempé, mais ma reconnaissance pour m'avoir protégé des gouttes ne me le fera pas prendre pour un palais. Vous riez, vous dites qu'un poulailler vaut bien le château de Versailles, en cas de pluie. Je vous réponds : Oui, si le seul but de la vie est de rester au sec.
Deux remarques :
-
"Montrer le poing" vs "dire mentalement merde" : voilà une différence de traduction de taille... stylistiquement parlant. Alors, que dit Dostoïevski ? Mystère... кукиша est apparemment difficile à traduire ; quant à в кармане показать, cela veut dire, littéralement, "montrer dans la poche".
- "Palais" ou "château de Versailles" ? Dostoïevski dit : хороми - хоромы = château, manoir... Mais de là à dire Versailles !
Mais pourquoi donc écrire...
Но вот что еще : для чего, зачем собственно я хочу писатъ ? Если не для публики, так ведь можно бы и так, мысленно всё припомнить, не переводя на бумагу ?
Так-с; но на бумаге оно выйдет как-то торжественнее. В этом есть что-то внушающее, суда больше над собой будет, слогу прибавится. Кроме того : может быть, я от записывания действительно получу облегчение.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Mais il y a encore autre chose : pourquoi, en somme, me suis-je mis à écrire ?
Si ce n'est pas pour le public, ne puis-je évoquer mes souvenirs sans les coucher sur le papier ?
En effet, mais lorsqu'ils seront fixés sur le papier, ils acquerront un aspect plus solennel. Cela m'en imposera, je me jugerai mieux et mon style y gagnera. De plus, il est probable que cela me procurera un certain soulagement.
Traduction de André Markowicz (1992) :
Et cela, encore : au fond, pourquoi diable est-ce que je veux écrire ? Si ce n'est pas pour le public, on pourrait croire qu'il suffirait de se souvenir mentalement, sans rien traduire sur le papier.
Bien sûr, messieurs : seulement, sur le papier, cela prendra un air plus solennel. Il y aura là je ne sais quoi de plus imposant, mon propre tribunal sera plus fort, j'améliorerai mon style. Et puis : peut-être le fait d'écrire m'apportera-t-il un soulagement.
Remarque : pas de "messieurs" contrairement à la version de Markowicz... A moins que la version russe ait également plusieurs versions !
Conclusion - résumé - morale de l'histoire...
Ведь рассказывать, например, длинные повести о том, как я манкировал свою жизнь нравственным растлением в углу, недостатком среды, отвычкой от живого и тщеславной злобой в подполье , - ей Богу, не интересно ; в романе надо героя, а тут нарочно собраны все черты для антигероя,
а главное, всё это произведет пренеприятное впечатление, потому что мы все отвыкли от жизни, все хромаем, всякий более или менее. Даже до того отвыкли, что чувствуем подчас к настоящей "живой жизнь" какое-то омерзение, а потому и терпеть не можем, когда нам напоминают про нее. Ведь мы до того дошши, что настоящую "живую жизнь" чуть не считаем за труд, почти что за службу, и все мы про себя согласны, что по книжке лучше. И чего копошимся мы иногда, чего блажим, чего просим ?
Сами не знаем чего. Нам же будет хуже, если наши блажные просьбы исполнят. Ну, попробуйте, ну, дайте нам, например, побольше самостоятельности, развяжите любому из нас руки, расширьте круг деятельности, ослабьте опеку, и мы... да уверяю же вас : мы тотчас же попросимся опять обратно в опеку.
Traduction de Boris de Schloezer (1956) :
Raconter tout au long comment j'ai manqué ma vie en me déshabituant de vivre, en rageant sans cesse dans mon sous-sol, non, vraiment, ce n'est pas intéressant. Pour faire un roman il faut un héros, mais moi, exprès, j'ai rassemblé tous les traits de l'antihéros. Et puis, tout cela produira une impression détestable, parce que nous sommes tous déshabitués de vivre, parce que tous nous boitons plus ou moins. Nous en sommes même déshabitués à tel point, que nous ressentons pour la vie réelle, la "vie vivante", presque du dégoût, et c'est pourquoi nous n'aimons pas qu'on en fasse souvenir. Nous en sommes arrivés à considérer la vie réelle, la "vie vivante", comme une peine, presque comme un service pénible, et nous sommes tous d'accord qu'il vaut mieux s'en référer aux livres. Et qu'avons-nous à nous agiter ? Que cherchons-nous ? Que demandons-nous ?
Nous ne le savons pas nous-mêmes, et si nos désirs étaient exaucés, nous serions les premiers à en souffrir. Essayez, par exemple, donnez-nous un peu plus de liberté, dénouez nos mains, élargissez notre cercle d'action, lâchez les rênes... Eh bien, je vous l'assure, nous demanderons aussitôt d'être replacés sous tutelle.
Traduction de André Markowicz (1992) :
Car raconter, par exemple, de longs récits sur la façon dont j'ai gâché ma vie dans mon trou, la désagrégation morale, l'absence de milieu, la perte du vivant et ma méchanceté vaniteuse dans mon sous-sol, je vous jure, cela n'a pas d'intérêt ; le roman a besoin d'un héros et là, exprès, sont réunies toutes les caractéristiques d'un anti-héros et puis, surtout, cela fera une impression des plus désagréables, parce que nous avons tous perdu l'habitude de la vie, nous sommes tous plus ou moins boiteux. Nous en avons tellement perdu l'habitude, même, qu'il nous arrive parfois de ressentir une sorte de répulsion envers la "vie vivante", et c'est pourquoi nous ne pouvons pas supporter qu'on nous rappelle qu'elle existe. Car où en sommes-nous arrivés ? La véritable "vie vivante", c'est tout juste si nous ne la ressentons pas comme un travail, comme une carrière, presque, et nous sommes tous d'accord, au fond de nous, que c'est mieux dans les livres. Et pourquoi nous agitons-nous parfois, pourquoi délirons-nous, et nous demandons-nous - quoi ? Nous ne le savons pas nous-mêmes. Ce serait pire pour nous, si nos prières délirantes se trouvaient exaucées. Tenez, essayez donc, mais oui, donnez-nous, par exemple, plus d'indépendance, déliez-nous les mains à tous, élargissez le champ de nos activités, relâchez la surveillance et nous... je vous assure : la première chose que nous ferons, c'est de redemander qu'on nous surveille.