Soleil matinal
Toiles finement tissées
Voiles de tuyas
Berges asséchées
Moi, marchant sur les galets
Jour de canicule
Sur la pente herbeuse
L’éclat jaune des gentianes
Absolu d’été
Sur les flots impuissants des vagues
Le soleil se mirant sans trêve
Troque un rayon contre une rime
Sur le sable jaillit un vers
Phrase engloutie par une lame
Dentelle de rivage amer
Sur la rive surgit l’écume
Echo de colères lointaines
Requiem de tempêtes au large
Sur la page volée d’un livre
L’écriture adopte le rythme
D’étranges mousses assagies
Sur tes yeux de lune se tissent
D’improbables questionnements
Fruits d’insondables amertumes
Sur le ciel au bleu hypnotique
Passent de larges masses blanches
Eclatantes et impassibles
Sur l’horizon deux hirondelles
Stylets aux pointes acérées
Tracent de mystérieuses lignes
Sur les flots impuissants des vagues…
Les limites peu à peu s'estompent
Découvrant un paysage gras
Suintant les grandes pompes
Comme une crise de foi
Et je marche comme dans le temps
Lorsque je voyais un peu plus grand
Les cimes des montagnes immenses
Les villes du monde en transe
Le ciel s'est peu à peu obscurci
Couvrant les pics et les monts
Etrange chape aux ourlets pourris
Qui me berce sans un son
Encore un an à fourbir ma plume
Longue quête de je ne sais quoi
Extrapolant le bitume
A échafauder sans toi
De nouvelles histoires sans sens
Autre que celui, logique
De prendre un peu plus d'avance
Sur nos retrouvailles pathétiques
Eh oui, je suis sans fin et sans faim
Sans passé ni avenir
Et je cours les lendemains
Pour ne plus trop te haïr
- Quotidien aux déjections canines
Croûtes abjectes trottoirs urbains
Quand la ville contamine
Et qu'on ne se refait point... -
Quand les ambitions tristes clowns funambules
Sédimentant peu à peu en vase profonde
Laissent remonter en surface quelques bulles
Qui, privées de cimes, pourraient accepter ce monde
Je m'arrête et repense
A ma jeunesse, aux rires
Aux horizons immenses
Aux rêves, aux empires
D'autrefois
D'autres temps
- Toi et moi
A vingt ans -
Mais les années s'affaissent
Pyramides inconstantes
Et les amours se blessent
Litanies inquiétantes
Alors je ne suis plus, sans même avoir été
Et je contemple ces jours où je ne vis point
Comme la ville par une brume aimantée
Lorsque je me dis : vivement l'ange prochain
Eté Indien des rentrées consommées
Lorsque le soleil frappe
Ses rayons ardents déjà obliques
La lune pointant dans un coin de ciel
Les hirondelles disparues
L'équinoxe comme une menace lointaine
De temps dégradé
- Ce n'est pas encore l'automne
La toile humide du paysage n'est pas encore de mise
Mais, dans la brise légère,
On sent déjà comme des gouttes prêtes à tomber
Alors on se hâte
De jouir de consommer
Ces quelques jours de sursis avant que la chape ne s'abaisse
Temps gris jours gris nuits précoces
Rincés par des vents toujours plus forts
Plus froids plus insipides
- Alors qu'on lui arrache peu à peu
Ses fleurs ses feuilles jusqu'aux jours mêmes
Qui s'amenuisent peaux de chagrin des bronzages entretenus
L'été s'acharne encore
Mais bientôt, l'automne déchirera la langueur ambiante
Les longues pluies délaveront les chaussées poussiéreuses
Les filles enfileront leurs bottes d'un coup sec
Et je partirai
Au fond de ma plume
M'immiscer dans les touches barbares des claviers informatiques
Ecrire de nouveaux chants
De nouveaux contes
Pour oublier que dehors n'est plus que grisaille et frimas
Et attendre, recluse dans mes rêves,
Que la chape se relève
Alors que le soleil se blesse en aurores appauvries
Glace sanglante des matins septentrionaux
L'insatisfaction latente des patiences endormies
Monte indécise comme une nasse
L'automne s'approche à pas feutrés
Tapis toujours plus épais des feuilles asséchées
Arbres décatis prenant froid par leurs cimes
Branches décharnées appelant les derniers rayons
Pour les caresser avant la grande trêve
Les trains filent sur les voies désertes
Comme une assurance résiliente
Leurs passagers flétris rêvant à d'autres vies
Faites de palmiers et de baies miroitantes
Les terres des pôles se conquièrent lentement
Futurs dépôts d'essences disparues
Epices bientôt regrettées
D'un monde dont les bitumes fondent
Et les économies se désagrègent
L'ère du grand nettoyage est amorcée
Quelques guerres impatientes
Guettent les campagnes mondialisées
Sur fond de paix lasses
Jadis les avions tenaient leurs promesses
A présent les boeings se crashent dans l'air du soir
Itinéraires brisés des enfants calmes
Contrepoints arythmiques et éprouvants
Variations en trous d'ozone
Eau et air contre terre et feu
Un jour le bouquet final éclatera
Epanouissant ses fleurs léthales dans un ciel
Que j'imagine hivernal
Immensité bleue
Froide et limpide comme une dernière larme gelée
Que viendra ternir un petit nuage de poussière
Qui poussera, rapide comme un champignon
- Alors nous pourrons partir
Lignes errantes sur horizons indéfinis
Quand l'esprit en vacance abandonne ses œillères
Et se met à rêver, triste et mélancolique,
A l'origine du monde,
Une intégrale passe, longue et divergente
Affirmant sereine la précellence de l'infini
Divergences explosives des physiques particulaires
Longueur fractale des côtes Bretonnes
Absurde efficacité des mathématiques qui parviennent à mettre un nombre
Sur la quantité d'atomes dans l'univers
Pouvant le comparer sans problème au nombre total de grains de sable de tous les océans du monde
(Un nombre ridicule, étant donné que chaque grain de sable contient grosso modo tant d'atomes, et que bien des atomes contribuent à des tâches plus nobles que de participer à l'élaboration d'un grain de sable)
Eh oui, dis-je à la belle intégrale
Tout finit par converger : les lignes de chemin de fer comme les calculs des physiciens
De Big Bang en Big Crunch
Ton infini n'est qu'un mirage masquant le bord du monde
Zénon se heurte aux barrières topologiques
La flèche ne peut sortir car il n'y a plus de sortie
Tout est confiné, l'univers entier a beau enfler comme une baudruche
Il reste parfaitement délimité
Mais l'esprit, me dit-elle soudain, alors qu'elle se segmentait peu à peu...
L'esprit, lui, n'est-il pas infini ?
Ne parle donc pas de ce que tu ne connais pas, lui répliquai-je, narquoise
(Allons donc, une intégrale qui se pique d'esprit, a-t-on jamais vu ça ?)
N'a tu donc pas encore compris que le propre de l'esprit était précisément de rendre fini l'infini ?
Classement spécieux des sentiments, des idées, des couleurs et des textures
L'esprit classe et répertorie, casse et dépoésifie
Voit en toute chose un nombre ou un nom - a-t-on déjà vu une chose sans nom, depuis que l'homme rode sur Terre ?
Une chose sans nom n'existe pas, par définition même
En tout point où l'esprit se pose, apparaît au moins une couleur, ou une forme, une classification quelconque
Quelqu'un l'a dit, il y a bien longtemps : notre monde est celui du Verbe, et sans Verbe, il n'y a plus de monde
Allons donc, protesta l'intégrale d'une petite voix
Et la poésie ?
Ah la poésie, fis-je, rêveuse...
La poésie, c'est le voile que l'esprit pose sur les mots pour leur rendre leur souplesse
Le poète est un aveugle volontaire qui préfère découvrir des correspondances invisibles plutôt que de se laisser mener, comme les autres, par les acceptions premières.
Je suis partout et nulle part
Je sais tout en général mais rien en particulier et je critique pour ne rien faire
J'ai voulu du temps pour faire des choses mais je ne fais que des choses qui ne prennent pas de temps
Je vous vois sans vous voir et vous ne m'avez jamais vu - vous m'ignorez alors que je ne cesse de vous faire signe
Je n'ai que faire de ce temps qui s'obstine à passer en me laissant sur le côté
Je suis morte sous un métro et ressuscitée sous un réverbère là où l'on ne me cherchait plus
J'ai toujours voulu servir à quelque chose sans jamais trouver quoi
Je suis plus inutile que le plus inutile des parasites - lui au moins nettoie un peu derrière lui
Je fais le plein à force de brasser du vide
J'avais un frère je parle rarement de lui mais c'est lui qui m'a faite
Je n'ai commencé à exister que lorsqu'il a disparu et pourtant, ce n'est qu'à ce moment-là que je me suis aperçue que j'étais déjà morte
J'ai volé au-dessus des arbres au-dessus des oiseaux même des avions ont volé au-dessous de moi - et pourtant je ne faisais que tomber
La chute m'a toujours plus intéressée que n'importe quelle ascension - et c'est pour cela que je monte toujours plus haut
Pour pouvoir savourer plus longtemps ces instants d'apesanteur où à force de tomber, on se croit enfin libéré de toute gravité
Mais la chute elle-même a une fin - et l'on doit alors gravir une nouvelle montagne
Toujours plus haute
Certains pics paraissent ne pas avoir de fin lorsqu'on les aborde comme ça
Avec la gueule de bois des fins de chute
Mais ce seront de meilleurs tremplins encore, pour un prochain saut
Le temps d'une petite escalade au pas de course
Mon frère aimait ces montées qui n'en finissaient pas au sein de massifs toujours plus escarpés - moi je n'apprécie que la descente, et plus elle est rapide, mieux c'est
Attirée par la Terre comme un Titan foncièrement anachronique
Rigolant devant Icare faisant la nique à Pégase pour finir la tête dans le sable
Je n'ai que faire de ces infinis abstraits uniquement accessibles par équations toujours plus insolubles
Je veux de l'infini concret, de la passion et de la peur au ventre
Pas de baratin sur feuille blanche qui dise que je ne suis plus, sans même avoir été
Parce que, qui sait, peut-être, un jour, je serai enfin un peu.
Le filtre s'immisce de glace entre les croisées
Filaments scintillant sur l'herbe gelée
Lorsque le soleil illumine le paysage
Comme figé derrière les vitres
Chaleur des cheminées entretenues
Eclats brûlants jaillissant de l'âtre
Qui assoupissent à force d'aveugler
Apaisement des silences de fin d'année
Lorsque tout ce qui s'est déjà dit s'achève en fumée
Et ce qui se pressent n'a pas encore commencé à émerger
Comme pétrifié par l'ambiance hivernale
Effluves hiémales de bois et de branches craquant dans les forêts dénudées
Lorsque tout se calme et s'oublie
Devant le miroitement grossier de quelques dorures de fête
Couleurs artificielles venant compenser le manque de feuilles et de fleurs
Combien plus beau m'apparaît le ciel
Si vite orangé dans l'après-midi qui a rapetissé comme une peau de chagrin
Si vite constellé d'étoiles qui tapissent si brillamment le noir d'ébène des ciels provinciaux
La lourde chape ne se relève que si tardivement
S'irisant alors de bleus violacés comme une lèvre froide
Ne manque plus que la neige pour effacer les derniers défauts du paysage
Maisons mal fagotées fils électriques bagnoles dans tous les sens
Chargées de faire le travail d'un Père Noël syndiqué
Ici les rennes marchent à l'essence et les traîneaux sont des coffres étroits
Venant polluer à intervalles irréguliers le plaisir du promeneur
Qui attend la venue du manteau blanc en rêvant le regard perdu dans le ciel
Mais une fois revenu chez lui se placera commodément les pieds sur le radiateur
Allumant peut-être, s'il en a le courage, un feu de bois qu'il oubliera rapidement d'entretenir
Comme il oublie ce que crache sa chaudière et ce qui l'alimente
Décorant sa demeure de papiers colorés pour s'entourer de plus éphémère que lui-même
Offrant un os à son chien qui mourra probablement dans l'année
Se gavant d'huitres et de foie gras avant de se mettre au régime
Inconséquent et vain, comme ses guirlandes
Qu'il décrochera bientôt pour les ranger dans ces cartons que l'on ne sort qu'une fois l'an
Et se contentent le reste du temps de prendre la poussière aux côtés du sapin en vinyl dont le seul mérite est qu'il ne perd pas ses épines
Les sapins qui perdent leurs épines, c'est trop embêtant
En plus ça sent le sapin
Et puis il y en a déjà tant dehors quel intérêt d'en ramener un chez soi pour le contempler
Crever peu à peu en s'affaissant sous des décorations d'angelots en carton-pâte
Sadisme de fin d'année exécutions rituelles rites sacrificiels
Entre dinde et oies et déchiquettement d'huitres
Lorsque l'on jette vivants les homards dans le bouillon
Et que les foies s'extraient de volailles fraichement égorgées
Ambiance orgiaque mâtinée d'envies glauques
Faisant patienter jusqu'à la nouvelle année
Qui sera forcément meilleure
Instant crucial d'un passage cristallisant toutes les espérances
Jusqu'à ce que l'on s'aperçoive
Une fois de plus
Que rien ne sera tenu
Promesses paris résolutions ambitieuses
Que tout sera sans doute encore pire
Vieillissant lentement à l'intérieur de notre carcasse déjà plus très jeune
Au beau milieu de cotillons défraîchis
Lorsqu'il s'agira de faire belle figure
Malgré tout.
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